Rochefort : 350 ans d’industrie navale

De sa fondation en 1666 à sa requalification touristique en cours, en passant par sa résurrection patrimoniale des années 1980, l’arsenal maritime de Rochefort oscille entre deux valeurs fondatrices : l’usine et le palais. Retour sur 350 ans d’industrie nationale.

Texte : Denis Roland, attaché de conservation du patrimoine

En France, la Marine a-t-elle inventé la grande industrie ? Beaucoup d’arguments plaident en faveur de cette abrupte proposition. Dans les années 1660, lorsque Colbert convainc Louis XIV de mettre en place une Marine de guerre permanente, ses préoccupations sont clairement économiques : il s’agit avant tout de protéger le commerce atlantique vers les « Isles à sucre » et de doper la production nationale autour de pôles de production de navires de guerre. Pour le roi, ces considérations sont un peu grossières, mais il trouve aisément dans la Marine le moyen d’affirmer sa haute majesté et, à travers sa personne, celle de la Nation, en étant aussi grand sur mer que sur terre.

La porte du soleil, entrée principale de l’arsenal de Rochefort ©Filipako

En 1666, trois bases navales sont ainsi mises en place à Brest, Toulon et Rochefort. Les arsenaux sont d’abord de gigantesques entrepôts, où convergent les tonnes de matériaux nécessaires à la construction, à l’entretien et à l’armement des navires de guerre. L’arsenal dévore du bois, surtout du chêne dont sont faites les coques, mais aussi des résineux pour le gréement et de nombreuses autres essences : du chanvre pour les kilomètres de cordages et les hectares de voile, dont une escadre a besoin ; du métal, car cette Marine en bois consomme quantité de clous, de cerclages et d’ouvrages de forge, sans parler des canons, de bronze ou de fer, et des boulets ; des vivres et du vin.

Rochefort, le plus bel arsenal du royaume

L’arsenal regroupe aussi de très nombreuses compétences. Les vaisseaux, qui sont les plus gros navires de guerre, sont des objets d’une complexité hors norme qui nécessite le concours organisé de dizaines de corps de métiers. En matière de défis technologiques comme de coûts, on peut comparer la construction d’un vaisseau à celle d’une fusée Ariane. L’arsenal concentre les qualifications de très haut niveau, ingénieurs, maîtres, contremaîtres et ouvriers spécialisés.


Vue de Rochefort en 1728 : une usine sous Louis XV. © Service historique de la Défense, Vincennes

Pour mener à bien ses missions, l’arsenal doit imaginer un espace, un temps et une organisation du travail tout à fait inédits dans la France de l’Ancien Régime. À Rochefort, où tout est à créer, l’usine à bateaux de guerre s’étend sur plus de 1,8 km le long de la Charente, éparpillant entrepôts, manufactures, infrastructures, lieux de pouvoir et d’administration, toujours plus nombreux. Le temps est également nouveau, avec la journée de travail rythmée par la cloche et le canon, les travailleurs regroupés en services et en ateliers, et la planification toujours complexe de leurs interventions. Dans un royaume où domine le modèle artisanal, où un même corps de métier maîtrise la totalité du processus de fabrication, l’arsenal impose une conception proprement industrielle du travail, séparant les tâches tout le long d’un processus de production.

Un projet ambitieux

La nouveauté et la complexité de l’espace de travail qui se met en place en quelques années ne frappent pas par son efficacité, du moins selon nos critères du XXIe siècle. La taille même de l’usine oblige à de longs et incessants déplacements des hommes et des matériaux, sur le fleuve comme sur la berge. La volonté de manifester sa puissance et sans doute les rudes contraintes de berges vaseuses ont essentiellement déterminé l’organisation de l’espace.

Plus d’un siècle après la création de l’arsenal, en 1775, Pierre Toufaire (1739-1794) et Onésime Augias (†1780), tous deux responsables des bâtiments de l’arsenal, proposent une reprise complète de l’espace pour le moins ambitieuse. Leur mémoire commence par le constat consterné de deux architectes de la fin du XVIIIe siècle soucieux de symétrie de performance : « On ne sait si un projet tendant à un but général servit de baze à ces premiers établissements. Il résulte que ces divers établissements ne forment pas aujourd’huy un ensemble aussy solide et satisfaisant qu’il pourrait l’être si l’on avait suivi un plan général. » On ne saurait mieux dire. Leur projet n’est pas mis en œuvre, mais il traduit l’effort continu des responsables de l’arsenal pour harmoniser élégance et production. Les grands bouleversements du XIXe siècle donnent à l’arsenal une allure d’usine, telle qu’elle s’est installée dans notre imaginaire collectif.

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