Le patrimoine est un “concept nomade”, dont les contours n’ont eu de cesse d’évoluer depuis le XIXsiècle. […] Le patrimoine des lycées, en particulier ceux du XXsiècle, appartiennent à cette catégorie d’édifices encore mal connus, mal identifiés, souvent mal compris. La situation est toutefois en passe d’évoluer en Nouvelle-Aquitaine. La Région, à travers sa compétence scientifique de l’Inventaire général, a lancé une étude thématique exhaustive qui a d’ores et déjà révélé la grande qualité architecturale du corpus régional constitué de presque 300 lycées.

Texte : Éric Cron, chef du service Patrimoine et Inventaire, Région Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux

La Constitution de 1791 affirma, dans ses Dispositions fondamentales, le caractère public de l’instruction : « Il sera créé et organisé une Instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes et dont les établissements seront distribués graduellement, dans un rapport combiné avec la division du royaume ». Ce principe fondateur fut retranscrit dans la loi générale en date du 11 floréal an X (1er mai 1802) qui institua trois types d’établissements : les écoles primaires, les écoles secondaires établies par des communes ou des particuliers et les lycées financés par l’État. La première pierre du système scolaire public contemporain était posée1.

Agen, cour du lycée Bernard-Palissy,

Agen, lycée Bernard-Palissy,
© Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général, A. Barroche

La naissance d’une typologie architecturale

Avec la création des lycées en 1802, le premier consul voulut renouer avec la tradition des collèges d’humanités qui avaient été supprimés par la Révolution. Il en reprit le principe de l’internat, la discipline monastique ou militaire, l’uniforme et le programme organisé en classes correspondant chacune à un niveau d’étude. L’enjeu était éminemment politique : il s’agissait de restaurer la puissance de l’État grâce à la formation des élites masculines. Afin d’accompagner ces futurs cadres dès le plus jeune âge, les lycées furent dotés, non sans originalité, de classes élémentaires et primaires. Ils n’avaient toutefois pas le monopole de l’enseignement secondaire, puisque des écoles communales avaient été créées. Deux cycles parallèles, et non successifs, coexistaient donc et étaient régis par des critères sociaux et culturels entretenant par là même une logique de classes.

Premières difficultés

La direction de l’instruction publique se heurta dès les premières années à des difficultés liées en premier lieu à une répartition géographique inégale, comme l’illustrent les douze premiers établissements […] créés par le décret du 24 vendémiaire an XI (16 octobre 1802). Malgré l’ouverture des lycées impériaux de Poitiers (Henri IV) en 1803 et de Limoges (Gay-Lussac) en 1804, Bordeaux restait isolé dans un grand Sud-Ouest. Et cela d’autant plus que Pau, prévu par le décret du 16 floréal an XI (6 mai 1803), n’accueillit ses premiers élèves qu’en 18082.

En 1811, objectif 100 lycées

La deuxième difficulté reposait sur le recrutement du corps enseignant que tenta d’améliorer la création de l’université impériale en 1806. La direction de l’instruction publique et du personnel enseignant des lycées lui fut ainsi confiée. Tout comme celle des principaux et régents des écoles secondaires communales. Afin de doter le pays d’un maillage plus dense, l’objectif de porter le nombre de lycées à plus de cent – soit au moins un par département – fut inscrit dans le décret du 15 novembre 1811, mais ne fut atteint qu’en 1887. Faute de moyens, la France comptait en 1830 seulement 38 établissements.

Pour lire la suite…

1 – SAVOIE Philippe, La construction de l’enseignement secondaire (1802-1914), Lyon, ENS éditions, 2013.

2– VASQUEZ Julien, « La lente implantation des lycées aquitains et les offres alternatives d’enseignement dans le premier XIXsiècle », dans Lycées, lycéens, lycéennes, deux siècles d’histoire, Paris, Institut national de recherche pédagogique, 2005, p. 87-97.