Saint-Pierre-de-Maillé : les trois vies de la distillerie

En bordure de la Gartempe, la distillerie de Saint-Pierre-de-Maillé a produit de l’alcool de betteraves et de topinambours depuis les années 1940 jusqu’à sa fermeture, en 1973. Longtemps abandonnée et réduite à l’état de friche industrielle, l’usine est devenue au début des années 2000 un lieu consacré aux créations culturelles et au tourisme. D’ici à l’an prochain, elle va se transformer en un site d’habitats partagés. Retour sur les trois vies de la distillerie.

Texte : André Filipar

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’économie française vit à l’heure des restrictions. Notamment de carburant. Utilisés jusque-là pour l’alimentation du bétail, les betteraves et les topinambours vont alors servir à la production d’un alcool pur – le flegme – qui, mélangé à de l’essence et du benzol, donne un produit appelé ternaire. Un carburant très utilisé durant cette période par les véhicules de grandes administrations, dont la RATP et d’autres gros consommateurs, acheteurs exclusifs de l’État.

Valoriser les topinambours

C’est dans ce contexte que Fernand d’Hardivilliers et quelques exploitants agricoles lancent en 1942 le projet d’une distillerie coopérative agricole destinée à valoriser leur production et créent une société à cet effet.

Le site de la distillerie de Saint-Pierre de Maillé.
Vue aérienne du site rénové.

L’alcool sera uniquement produit par le traitement des betteraves et des topinambours provenant des exploitations des sociétaires, appelés « planteurs ». La distillerie soutient cette production par des opérations de culture mécanique, directement ou par la mise à disposition de matériel et de personnel spécialisé dans l’arrachage ou le transport. L’adhésion à la coopérative impose au sociétaire/planteur de livrer la totalité de sa récolte conformément au contrat de culture souscrit. L’usine comptera jusqu’à 1200 sociétaires sur une circonscription territoriale comprenant les cantons du nord-est de la Vienne, des cantons du sud-ouest de l’Indre-et-Loire et un canton de l’Indre.

Le site d’implantation de la distillerie est choisi dans le bas du bourg de Saint-Pierre-de-Maillé, au bord de la Gartempe. Un endroit idéal compte tenu des gros besoins en eau de ce genre d’industrie, tant pour le lavage des produits que pour le refroidissement de la colonne de distillation.

De l’alcool à 93°

Construire l’usine et ses nombreux équipements nécessitera deux ans de travaux. Le site comprend le bâtiment de la distillerie proprement dite et des installations annexes, comme l’unité de pesage des récoltes avant leur traitement, les bureaux, la maison d’habitation du contremaître, les ateliers servant à l’entretien et à la réparation du matériel… La distillerie abrite l’essentiel du système des équipements de production : une grande tour, dans laquelle les racines sont convoyées par un élévateur à godets jusque dans le coupe-racines, où les betteraves et topinambours étaient râpées pour obtenir le premier jus. Une fois chauffé et fermenté par ajout de levure de boulanger, celui-ci passe dans la colonne de distillation où il est porté à ébullition. Les vapeurs d’alcool traversent ensuite un serpentin, où elles se condensent, laissant tomber goutte à goutte dans un récipient l’alcool, qui titre 93°.

La seule distillerie de la Vienne

Jusqu’à la fin des années 1950, la distillerie de Saint-Pierre-de-Maillé fonctionne à plein régime. De 1942 à 1956, la production passe de 80 à 120 tonnes par jour. Une campagne de distillation dure six mois à partir d’octobre, suivant l’importance des récoltes. Le travail en équipes de 3/8 ne s’arrête pas, les congés sont pris en fin de… campagne! La coopérative emploie 25 personnes en permanence et une vingtaine de saisonniers, Espagnols pour la plupart à partir de l’après-guerre, occupés au binage et à l’arrachage des tubercules chez les sociétaires/planteurs.

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