Saint Christophe portant l’enfant Jésus

Œuvre de Jan MANDYN (1500-1560), huile sur bois, 45 x 59.5 cm

Texte : Laudine Goumet (1ES1), inscrite en histoire des arts option facultative, Lycée Jean Dautet La Rochelle.

Jérôme Bosch (1450-1516), peintre néerlandais du XVème siècle, est connu pour ses œuvres au caractère grotesque, dans lesquelles il confronte les thèmes religieux de péché et damnation, s’inspirant du climat religieux qui régnait alors. De nombreux peintres contemporains de Bosch se sont inspirés de son travail, souvent en se regroupant. Jan Mandyn (1502-1560), peintre flamand, faisait partie de l’un ces groupes, présent dans les actuels Pays-Bas. Thierry Lefrançois lui attribua Saint Christophe portant l’enfant Jésus, huile sur bois qu’il aurait peinte au XVIème siècle sur un format d’une hauteur de 45 cm, et d’une largeur de 59,5 cm. Ce tableau, très intéressant par sa ressemblance avec le style de Bosch et par la symbolique qu’il contient, a été donné en 1896 par la Société des Amis des Arts de La Rochelle au Musée des Beaux-arts et s’inspire du mythe chrétien de saint Christophe.

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Le mythe, évoqué par Jacques de Voragine dans La Légende dorée, raconte que saint Christophe, patron des voyageurs, géant installé près d’un fleuve afin de faire passer les voyageurs d’une rive à l’autre, prit un jour un enfant sur ses épaules, qui grossit lors de la traversée du fleuve de sorte que le passeur ne réussit qu’après maints efforts à le faire sortir du fleuve, devenu entre-temps très dangereux. Une fois la tâche accomplie, l’enfant révéla être le Christ en personne et pour le prouver, dit au géant de planter son bâton à côté de la maisonnette qui lui servait d’abri. Le lendemain matin, feuilles et dattes avaient poussé sur le bâton. Tentant de raconter ce qu’il lui était arrivé au roi de la ville voisine, le saint fut torturé et condamné à mort, n’étant pas cru.

Jan Mandyn représente ici l’épisode de la traversée. Saint Christophe, placé au milieu, porte l’enfant Jésus, qui, le bras tendu, lui indique sa volonté d’atteindre l’autre rive. Les deux sont habillés avec une tunique bleue et une cape rouge. Le géant, barbu, les cheveux tenus par un bandeau de cordages, porte à la ceinture une besace noire dans laquelle il range l’obole reçue après chaque traversée, et semble se retourner, pour regarder son client et non la direction dans laquelle il marche. Jésus est ici représenté comme un enfant roi : sur sa tête, son auréole prend la forme d’une couronne et il tient un long globe crucifère, symbole par excellence de la domination de la foi chrétienne sur le monde. Le bâton du guide se divise déjà en branches à son extrémité, comme pour prédire sa future métamorphose en arbre.

Les deux rives sont sensiblement différentes, séparées : celle de droite, d’où viennent les personnages, présente un paysage urbain, sombre, austère, avec murailles et tours, constructions militaires surplombées par une montagne brumeuse et obscure. On peut y apercevoir des hommes, que l’on devine en train de décharger des navires commerciaux voyageant sur la voie fluviale ainsi que des chevaux, qui rappellent l’atmosphère médiévale.

Au contraire, celle de gauche semble paisible, avec son cadre champêtre luxuriant de ruches, d’arbres et de parcelles agricoles, dominés par une église romane entourée par une montagne protectrice, dont le seul personnage humain est un vieillard portant une lumière, qui indique le chemin à suivre jusqu’à lui. Trois créatures étranges peuplent la partie inférieure de ce paysage bucolique : l’une, à peine arrivée sur la plage, rappelle les gargouilles menaçantes des portails d’église. Elle semble être empêchée d’attaquer le vieillard et hurler de dépit, en dressant les antennes de ses pattes, la gueule grande ouverte. Une autre, située derrière l’homme, a l’air d’une grenouille ailée et rappelle la première, mais inoffensive, comme domptée par celui qui paraît garder l’accès à ce havre de paix. La troisième leur est très différente : coiffée d’un haut chapeau noir, seul son large visage sort de son habit rouge avec ses pieds nus et crochus qui dépassent de son pantalon beige. Il est enchaîné à un livre vert – la Bible ? – sur lequel il est assis et agite une clochette avec un bras très court. Sa bouche est arrondie comme s’il chantait et devant lui est posée une cruche trouée d’où sort un oiseau.

Le fleuve qui sépare les deux côtés antithétiques est lui aussi peuplé de créatures marines irréelles, menaçantes et dangereuses – tel ce poisson démesuré ressemblant aux représentations médiévales de baleines, chassé par un chevalier en armure, ou la carcasse d’un autre, trouée par un être qui sort de sa gueule à l’avant plan.

Ce tableau servait à traduire les saintes écritures aux nombreux illettrés, pour lesquels la représentation visuelle et la transmission orale étaient les seuls moyens de les connaitre. Il contient de nombreuses références à la mythologie chrétienne.

D’abord, les deux rives du fleuve sont symboliques : celle de droite représente la dure vie sur Terre, faite de labeurs et de guerres, comme l’évoquent les hommes en train de travailler et les imposantes bâtisses militaires. Celle de gauche peut être interprétée comme le Paradis et son jardin d’Eden, la promesse du bonheur après la mort dans un cadre idyllique dominé par la foi, symbolisée par l’église. Cette différence est accentuée par le ciel, sombre à droite, reflet de la dureté terrestre, qui s’éclaircit à proximité de la rive gauche. Dans l’idéologie chrétienne, la gauche est associée au mal et la droite au bien. Or le paradis est situé à la droite de Jésus et de son porteur.

Le fleuve fait référence au voyage vers l’au-delà comme évoqué dans la mythologie gréco-romaine ou égyptienne ; saint Christophe, patron des voyageurs, remplace dans ce cas Charon qui passait les défunts en échange de pièces de monnaie, et range son revenu dans sa besace. On peut également considérer le fleuve comme évocation de l’Enfer. Dans ce cas, il faudrait aux défunts le traverser pour atteindre le royaume de Dieu. Ceux-ci doivent donc être guidés, Jésus représentant Dieu, et sa croix rappelant l’accompagnement vers l’au-delà.

L’homme sur la rive droite avec sa lanterne est Saint Pierre, le gardien du Paradis pour les chrétiens. Cette lampe peut servir soit à guider les morts, soit à éclairer les âmes de ces derniers afin de décider s’ils sont, ou non, acceptés au Paradis. Les créatures marines, en particulier les poissons, réfèrent à la chrétienté qu’ils symbolisent, et la baleine est aussi le monstre qu’a envoyé Dieu pour punir Jonas en l’avalant. La créature effrayante sur la plage est rejetée par le Saint, contrairement à l’autre, inoffensive, placée derrière lui qui est entrée au royaume de Dieu. Le dernier personnage intrigant du paradis, en bas à gauche, très ambigu, peut être interprété de différentes manières. Il peut être un fou, attaché à la Bible pour son salut, qui récite à tue-tête des prières. On peut aussi le comprendre comme une critique de certains hommes d’église, qui s’attachent avec frénésie au livre sacré et prêchent une parole facile, tout en profitant des dons des croyants, symbolisés par l’oiseau entrant dans la cruche (l’aumône).

Ce tableau est caractéristique de l’art médiéval : la perspective – apparue à la Renaissance – n’est pas respectée, les proportions non plus, et certains éléments sont étonnamment déformés, comme les navires. En effet, le chevalier chassant dans le fleuve est beaucoup trop grand par rapport aux personnages terrestres, tout comme l’enfant Jésus et son porteur. La représentation est symbolique, le sujet est mis en valeur par sa taille sans souci des proportions et tous les éléments sont réunis sans perspective pour rentrer dans le cadre restreint, comme illustration de la vocation pédagogique du tableau. Le bleu du ciel, de l’eau, des costumes et de la rive droite domine le tableau. Le Paradis est plutôt vert et lumineux, se détachant du reste, comme les personnages et leur cape rouge, couleur noble. Au contraire, le ciel côté terrestre est très sombre, comme le fleuve. Une brume lumineuse vient de l’horizon sans que les personnages soient en contre-jour, éclairés par une source frontale. Le tableau est de taille moyenne, adapté aux petits espaces, comme des chapelles privées.

Finalement, Saint Christophe portant l’enfant Jésus de Jan Mandyn raconte à la fois un épisode biblique, tout en évoquant d’autres éléments de la mythologie chrétienne – comme le Paradis, l’au-delà, le péché, le jugement dernier… Mais il transmet également un message moral à son spectateur, voire une critique de la société moyenâgeuse. Cette scène a souvent été représentée dans la peinture. Joachim Patinir et Quentin Metsys l’ont également traitée, à la même époque et dans la même zone géographique, avec leur huile sur bois Paysage avec saint Christophe portant l’Enfant Jésus, mais d’une manière sensiblement différente, grâce à une perspective aérienne.

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Joachim Patinir (dernier quart du XVe siècle-1524) et Quentin Metsys (1466-1530), Paysage avec saint Christophe portant l’Enfant Jésus, Huile sur bois, 76,4 x 60 cm, Musée de Flandre, Cassel.